Dans la Divine Comédie, Dante, se fiant aux légendes colportées en son temps, le voue aux flammes de l’enfer. Il le relègue, avec Mahomet, au chapitre des fauteurs de troubles et de discordances. Il le décrit comme condamné pour l’éternité à porter sa tête entre ses mains.
Mais il n’est pas sûr que le sire d’Hautefort mérite pareil châtiment : moins d’un siècle après sa mort, la renommée s’était déjà emparée du personnage pour construire un mythe qui a dissimulé le véritable individu.
Les jugements tendent aujourd’hui à se nuancer. La monumentale édition critique des poèmes par Gérard Gouiran a passablement remodelé l’image traditionnelle . On commence à reconnaître dans le seigneur-troubadour qui célébra la « guerre » (celle du XIIème siècle n’avait rien à voir avec les conflits d’aujourd’hui) un poète talentueux et un précieux témoin de son temps. A ce titre, Bertran de Born est abondamment cité dans les biographies récentes de Jean Flori sur Aliénor d’Aquitaine ou Richard Cœur de Lion , comme dans les ouvrages plus généraux sur les Plantagenêt .
Mais l’histoire du seigneur d’Hautefort reste à débarrasser des nombreuses scories accumulées au cours des siècles par tous ceux qui ont préféré le mythe et la légende à l’étude des textes authentiques de la seconde moitié du XIIème siècle.
Celle-ci nous montre un chevalier aquitain à l’existence assez banale, soucieux de ses propres intérêts et plutôt bon père de famille qui choisit de s’éteindre sous l’habit d’un humble moine cistercien. C’est donc avant tout par la force d’évocation du troubadour et la puissance de sa poésie que cette vie s’est trouvée magnifiée au point d’atteindre l’immortalité.
in Les Troubadours : l’œuvre poétique, texte et traduction par René Nelli et René Lavaud, Ed. Desclée de Brouwer, Coll. Petite bibliothèque européenne, 2000. p 540-541